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Mais que pouvaient bien se dire un économiste, un philosophe et un psychanalyste devant 180 patrons?

Défis RH | 0 réactions | Jan 29, 2015 par Christine Thioux

Nos trois intervenants nous parlent le même langage… les points de vue sont complémentaires et interconnectés. Ce regard croisé nous sort de nos frontières plus traditionnellement RH pour nous apprendre à remettre en réflexion nos pratiques.

Bien que les matières soient a priori relativement éloignées, ne vous y fiez pas ! Nos trois intervenants nous parlent le même langage… les points de vue sont complémentaires et interconnectés. Ce regard croisé nous sort de nos frontières plus traditionnellement RH pour nous apprendre à remettre en réflexion nos pratiques.

C’est dans l’appréhension et la compréhension d’autres domaines, d’autres enjeux plus grands, que nous pourrons être efficaces dans nos défis « humains » (et non uniquement ressources humaines) prochains ! Telle est la vision d’A-Th que nous avons à coeur d’intégrer dans nos conseils et accompagnements des personnes et des entreprises. Je vous propose de partager les idées-clés débattues à l’occasion de notre 30e anniversaire, celles qui résonnent, celles que l’on retient, celles qui donneront de l’espoir pour les projets des entrepreneurs de demain.

 

RÉSUMÉ
  1. L’homme « désire » le travail, cela fait partie de son être. Comment pourrait-on en chercher le « plaisir » ? Hors de la vision par compétences ou personnalité, il est essentiel de se centrer davantage sur la question de l'identité Professionelle. (R. Guinchard)

  2. Ce possible plaisir et l’identité propre à chacun sont partiellement gâchés et non reconnus par les techniques managériales actuelles, trop individualistes. Nous devons repenser le sens, l’utilité de nos actions sur un mode collectif (E.Delruelle).

  3. Ces enjeux de satisfaction et de sens au travail sont d’autant plus complexes qu’ils entrent dans une nouvelle ère de l’économie virtuelle « interconnectée ». N’ayons pas peur de cette grande inconnue, rentrons-y à bras le corps et sachons y découvrir les opportunités ! (B. Colmant)


ROLAND GUINCHARD :

LE TRAVAIL C’EST DU DÉSIR !

Avec sa vision révolutionnaire du « Travail » à travers le psychisme de l’individu, Roland Guinchard nous propose une nouvelle conception de cette composante dans nos vies, loin des définitions systématiquement contraignantes et harassantes et donc, largement négatives.

Que l’on adhère ou non à cette théorie - les psychanalystes puristes n’y feront pas l’unanimité considérant le travail comme « sublimation » - elle a le mérite de bousculer nos idées reçues et jugements de valeurs sur le travail dans nos sociétés actuelles.

« Si dans notre vie l’Amour est une dimension pulsionnelle, essentielle pour la survie de l’espèce au plan des individus, le Travail est aussi une dimension pulsionnelle essentielle pour la survie de l’espèce au sens collectif. Le travail c’est du Désir.», voilà ce que nous dit ce psychanalyste !

Entendons le Travail avec un grand « T », à ne pas confondre avec un emploi ou un métier. Le désir de travail devient une énergie vitale et intrinsèque qui nous met naturellement en action.

Avec cette vision positive du travail comme faisant partie de l’être, lui permettant de vivre et de se réaliser, nous quittons le travail tel qu’on voudrait systématiquement le diminuer – passer de nos 40h à 35h pour éviter les torticolis – continuant à nous faire mal et à lui octroyer une réputation de souffrance.

C’est ce que Roland Guinchard décrit par le « fantasme du labeur » ou le « trav-aïe ! », à savoir une dimension notablement inconsciente qui consiste en la représentation du sujet comme victime du travail. Le fantasme « obligerait » le sujet, à son insu, à se comporter selon une signification particulière, un schéma répétitif et plutôt contraignant.

Soulignons quelques paradoxes :

  • Le paradoxe du bien-être au travail, bonnes ou mauvaises conditions de travail: le désir de travail n’est guère sensible aux conditions de travail, car le Désir de Travail a quelque chose de proche avec l’angoisse : « Je pourrais préférer dans mon travail une situation insatisfaisante mais connue et stable, plutôt qu’une modification positive encore aléatoire de mes onditions de travail. »

  • Le paradoxe de la retraite : « Alors devrait surgir un nouveau temps, comme un espace de liberté retrouvée, de repos mérité…. Or, même préparé et attendue, la retraite suscite classiquement, dans de nombreux cas, un moment dépressif important. Le désir sait-il vraiment ce qu’il veut ? »

  • Le paradoxe du millionnaire : « Gagner au Lotto permettrait à coup sûr de quitter les contraintes et les difficultés subies dans les tâches quotidiennes. Mais de nombreux témoignages s’en sont fait l’écho, le passage à la possibilité d’un non travail est rude. »

  • Le paradoxe du chef d’entreprise : « Même lorsque le travail devient une suite d’emmerdements de tailles variées, aujourd’hui encore, beaucoup de chefs d’entreprise ne laisseraient leur place pour rien au monde ». Là se jouent le goût de l’aventure, le goût du risque et de la responsabilité. »

Nous savons qu’une entreprise ou une organisation est par définition violente pour l’individu. Et Roland Guinchard de rajouter « l’entreprise n’a pas fonction de rendre les gens heureux ! » La question du bonheur est bien plus complexe et individuelle, tout comme la question de la motivation.

« Mais qu’est-ce que je fous ici dans ce boulot ? » C’est la question du déterminisme professionnel. Suis-je là à la suite d’un concours de circonstances hasardeuses ou à la suite de circonstances économiques particulières, ou y a-t-il des raisons plus signifiantes, plus profondes et Désirantes ?

Presque toujours dans les lieux de bilans professionnels et recrutement, la question du choix professionnel est réduite aux seules compétences et personnalité des candidats. La question du travail ne se pose pas en ce qu’elle a d’essentiel, à savoir l’engagement au travail.

Finalement « Que rejouons-nous du père ? », nous demande le psychanalyste. Cette notion de dette paternelle inconsciente par la mise en oeuvre au travail de ce que « papa aurait raté » ! Depuis tout petit, le père nous a appris à obéir. On obéit à ses parents, à son institutrice, au curé, aux professeurs, à son patron… Alors, comment trouver sa propre liberté, sa créativité, son innovation ?

C’est la question de l’identité professionnelle, fonction psychique liée au Désir de travail. 

Loin des théories en vogue actuellement sur la capacité toute-puissante des managers à rendre leur personnel «heureux», Roland Guinchard nous parle du nouveau rôle du manager qui consisterait à préserver l’identité professionnelle de chaque collaborateur en adoptant les principes de gestion des hommes adaptés à leurs besoins identitaires. C’est une découverte très utile, car l’identité professionnelle possède une dynamique connue : besoin d’un cadre solide mais non contraignant, expression de la parole nécessaire, régulation par les symboles pour sa réassurance.

En d’autres termes, les managers auraient bien moins besoin de coachs s’ils respectaient ces trois fondamentaux : un cadre clair, une communication efficace, de la reconnaissance pour préserver l’image de soi.

(Référence : « Psychanalyse du lien au travail, le désir de travail », Roland Guinchard, Elsevier Masson, 2011.)

                                          


EDOUARD DELRUELLE :

LA LOGIQUE COLLECTIVE

Edouard DELRUELLE nous replace dans l’évolution sociétale qui, depuis la période de fin d’un cycle dans les années 80, selon lui, nous fait entrer dans une nouvelle ère, « période de bifurcation et donc, d’incertitude. « Avec la « postmodernité » des 30-40 dernières années, c’est la fin des « grands récits » collectifs : idéologies communistes, révolutionnaires, espérances de Mai 68, etc… c’est l’émergence de l’hyper-individualisme et la perte de confiance dans l’avenir tels : « demain sera meilleur » ; « nos enfants vivront mieux que nous » ! »

Les techniques managériales ont poussé très loin l’individualisation et la mise à l’épreuve du narcissisme : oscillation entre le sentiment de toute-puissance (quand on y arrive) et de toute-impuissance (quand on n’y arrive pas) ; le malêtre ou la souffrance au travail (suicides, burn out, dépression, harcèlements).

Selon lui, cette logique hyper-individualiste est à bout de souffle. Elle conduit à une perte de sens qui est collectivement et existentiellement intenable. Or, sa conviction est qu’il n’y a pas de réponse individuelle à la question du sens. Le sens est toujours quelque chose de collectif, cela dépasse le simple individu, il projette la personne dans l’avenir avec les autres. Comment retrouver ce sens du collectif et de la confiance en l’avenir ? « Le travail n’est pas une valeur ; il faut donc lui donner un sens. »

Edouard DELRUELLE voit 3 façons de donner du sens au travail :

  • le but (la finalité du travail) : il est plus facile de donner un sens à son travail quand on est enseignant-chercheur, infirmière ou cuisinier qu’ouvrier ou gardien de nuit,

  • La reconnaissance : matérielle (or, le salaire : prix du marché) et symbolique (félicitations, prix, etc.)

  • La qualité de ce que l’on fait : « l’amour du travail bien fait ».

L’individu souffre énormément de ne pouvoir donner son avis sur les critères de qualité du travail. Le management, obnubilé par les objectifs et les chiffres, se coupe de la réalité, au point de vivre dans un monde psychique d’où le réel est forclos. Et de faire référence aux travaux de Christophe Dejours qui ont l’intérêt d’avoir montré que cette souffrance (qu’il appelle « aliénation culturelle ») est encore plus déstabilisante pour le sujet que le manque de reconnaissance, car il se voit dénié dans son rapport au réel même, dans cette expérience de résistance à l’imaginaire qui nous empêche tout simplement de devenir fou.

A la question, le travail contribue-t-il au bonheur ? Notre philosophe y répond certes « oui car l’homme a besoin de travailler, comme il a besoin de parler, d’aimer, de jouir. »

Mais pour lui, ce qui fait qu’il n’y a pas de connexion automatique entre travail et bonheur, c’est la division sociale du travail : le travail est organisé selon des spécialités (pas toutes gratifiantes : « besoin » de femmes d’entretien, d’éboueurs, etc.), des hiérarchies, et dans notre société, la forme dominante est le salariat : l’individu vend sa force de travail (il est coupé du résultat de son travail, qui ne lui appartient pas).

Le bonheur au travail ne pourrait donc être possible qu’en le liant à la question du sens, de son utilité.

A la question de la croissance, élan naturel inéluctable ? Edouard DELRUELLE nous explique qu’aucune société humaine ne se tient à la limite de la subsistance (à savoir satisfaire les besoins énergiques vitaux de ses membres et les protéger du froid, des prédateurs), sinon pour des raisons accidentelles : famine, intempéries, guerres : toute société crée des surplus, de la richesse. La « croissance » est aussi vieille que la révolution néolithique (taux constant à travers l’histoire : ± 1% an). Même les sociétés paléolithiques (chasseurs- cueilleurs) produisent des surplus : parures, bijoux, objets rituels ; jeux, cérémonies rites.

La question n’est donc pas : faut-il créer de la richesse et si oui comment, mais : « quelle richesse ? » et « Pour en faire quoi?» Nous retrouvons ainsi la question du débat collectif, du bien commun sur le partage des richesses matérielles et l’orientation des investissements.

C’est là que le monde doit se réinventer…

                                        


BRUNO COLMANT :

REPENSER L’ÉCONOMIE DE DEMAIN

Nous donnant le vertige, l’impression d’être happé dans un « black hole » dont nous ne connaissons pas l’issue, Bruno COLMANT nous interpelle et nous secoue face à la plus grande inconnue, à savoir ce qu’il adviendra de notre économie dans l’ère de la digitalisation ou dématérialisation, l’ère virtuelle dans laquelle nous sommes entrés dans les toutes dernières décennies.

« Sous l’effet d’Internet, la société fait face à un phénomène de désintermédiation » qui change la donne et touche pratiquement tous les métiers ; « Cela impactera le commerce de détail, le médecin traitant (qui sera remplacé par des autodiagnostics en ligne), les banques et assureurs (qui verront de nouvelles structures financières, d’une morphologie digitale), les déplacements (qui deviendront logiques plutôt que d’être physiques), l’enseignement, qui sera à distance et non plus physique, etc. »

Comment se projeter dans une telle économie ? La notion de PIB aura-t-elle encore sa place ? Quels seront nos modes de consommation ? Comment repenser les métiers ? Comment passer d’une organisation et d’une communication linéaires en mode réseaux, interconnectés? Comment utiliser l’immensité des flux d’informations et la rapidité des diffusions ?

Tout comme Jacques Attali dans son dernier essai « Devenir soi », dans ce contexte, Bruno Colmant nous encourage à reprendre notre propre destin en main, tous, individuellement, quel que soit son propre niveau – CEO de multinationale, patron de PME, entrepreneur, mais aussi employé, travailleur manuel qualifié ou pas - chacun peut apporter sa petite contribution au monde de demain.

Les instances autrefois fortes - l’Etat, la Morale, la Religion – en constant déclin se sont fait dépasser par le pouvoir des multinationales. Que faire dans cette globalisation ? Comment trouver sa place, son propre « bonheur » ou épanouissement ? Pour cet économiste, chaque citoyen, chaque travailleur a un rôle à jouer dans le développement d’une économie non plus basée sur des actions et décisions à court-termes, mais pour se recentrer sur une économie de marché réel, basé sur l’innovation et les projets durables. C’est en favorisant l’esprit critique, l’émergence d’idées nouvelles, en pariant et en investissant sur l’innovation que nous pourrons recréer une nouvelle économie durable nous permettant de sauvegarder le bien-être collectif.

Ce monde virtuel encore inconnu, plutôt que d’en avoir peur, Bruno COLMANT nous encourage à en percevoir les immenses avantages en termes de foisonnement d’idées, de développements, de progrès et d’interconnections possibles et ce, pas simplement à notre petite échelle wallonne, belge ou européenne, mais bien mondiale.

                                         


COMME ÉPILOGUE aux trois propos et en conclusion à notre article, je vous propose de lire ces mots tirés de la plume de Bruno Colmant, car il résume parfaitement le message d’espoir qu’A-Th souhaite pour les futures générations, nous y compris !

  • Chaque année, je tente de donner un dernier message aux étudiants auxquels j’enseigne :
  • Aidez-nous à repenser une économie qui se fissure.
  • Ne prenez pour de bonnes décisions les solutions imposées.
  • Etudiez l’histoire et les sciences humaines pour mieux comprendre votre futur.
  • Ne soyez pas les troupiers qu’on envoie à la guerre conjoncturelle, mais devenez les officiers des idées de demain.
  • Ne pensez pas de manière linéaire et obéissante, mais brisez les lignes de la créativité.
  • Abandonnez les stocks de savoir, créez des flux d’intelligence et d’intuitions.
  • Oxygénez nos économies avec des idées latérales, différentes et moins pyramidales.
  • Ne vous repliez pas dans les convenances et les obéissances, mais confrontez-nous.
  • Osez les différences.
  • Repensez les modes d’échange.
  • Et doutez. Doutez de ce qu’on vous dit de prendre pour acquis.
  • Car si, pendant quelques instants, le doute s’installe, c’est que Camus avait raison, lui qui affirmait que l’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence du monde.
  • A l’absurde, Camus apportait la réponse de la révolte, c’est-à-dire l’affrontement avec le destin
  • Dans son discours de la servitude volontaire, La Boétie s’interroge aussi « …qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre » ?
  • Rousseau, aussi, écrivait que l’homme est né libre, partout il est dans les fers.
  • Comme Lennon : imaginez.

Article à lire sur : http ://blogs.lecho.be/colmant/2014/06/un-mot-%C3%A0-mes-%C3%A9tudiants.html

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